Stage EURODYSSEE de 4 mois dans le centre de placement de "Speranta"
J’étais déjà partie en stage au Québec pendant 3 mois lors de ma formation en travail social. J’avais trouvé cette expérience très enrichissante et j’avais vraiment envie de retrouver le goût du voyage, de repartir dans une autre aventure humaine, de rencontrer un nouveau pays.
Après cinq années à l’université, j’avais aussi envie de vivre un temps autrement, un temps différent avant d’entrer réellement dans la vie active. Le programme Eurodyssée me permettait par ailleurs de partir en stage dans mon domaine professionnel, ce qui me donnait l’occasion de vivre une expérience de plus. Cela m’offrait aussi une opportunité d’approfondir ma connaissance du domaine de la protection de l’enfance, puisque je n’avais pas eu la possibilité de faire un stage dans ce secteur lors de mes études.
Je suis partie 4 mois en Roumanie.
Je venais de terminer ma formation d’assistante sociale en France, et je suis partie en stage dans un centre de placement d’enfant (l’équivalent d’un foyer de l’aide social à l’enfance en France). Cette structure était rattachée au « Consiliul Judetan », l’équivalent du Conseil général. Le centre accueillait une quarantaine d’enfants âgés de 3 à 20 ans.
Mes missions étaient :
d’animer des activités et des temps de vie collective, d’assurer une présence éducative au quotidien auprès des enfants et des jeunes (temps de repas, du coucher, jeux, activités manuelles, anniversaires, soirées à thème…)
de participer au suivi social et à l’accompagnement éducatif des enfants (suivi de la scolarité, rencontre avec les professeurs, accompagnement des plus jeunes à l’école, participation aux entretiens avec les enfants, définition du projet éducatif avec l’équipe et les jeunes),
de participer à l’accompagnement des familles, pour les enfants placés restant en lien avec des parents (préparation des retours dans la famille avec l’enfant et ses proches, temps d’entretiens avec les parents, réalisation des plannings)
de participer à des temps institutionnels (réunions d’équipe au sein du centre, rencontre avec des responsables du Consiliul Judetan ou avec des partenaires associatifs).
On a défini ces missions avec la directrice de la structure après que j’ai passé une semaine au sein du centre, en fonction de mes compétences et de mes envies, ainsi que des demandes des enfants et des besoins de la structure. Mais j’étais une personne « en plus », donc j’étais assez libre dans mon organisation et mon emploi du temps puisque je n’étais pas du tout indispensable au fonctionnement du service (je n’étais pas comptée dans les effectifs d’ailleurs, en tant que stagiaire).
Je ne parlais pas du tout le roumain à mon arrivée dans le pays. Au départ, la langue a représenté un frein dans mes activités au sein de ma structure de stage. Le travail social s’appuie en effet en grande partie sur l’échange verbal, sur l’analyse du discours de l’autre, ce qui demande une bonne connaissance de la langue et de ses subtilités. Les temps d’entretiens étaient donc compliqués pour moi au départ puisque les premières semaines, je ne saisissais que quelques bribes de phrases.
Cela m’a cependant permis de développer d’autres modes de communication au tout début, en échangeant avec des gestes, par des mimiques ou des regards, des intonations de voix, des postures, ce qui était assez facile finalement, en travaillant auprès d’enfants. Cela m’a aussi permis de beaucoup observer tout ce qui pouvait se passer et tout ce qu’on transmettait à travers cette communication non-verbale, ce qui a été très intéressant.
Avec les plus grands, je communiquais aussi beaucoup en anglais, langue que je parle à peu près et que certains jeunes maîtrisaient très bien, tout comme la directrice du centre.
Le contact permanent avec les enfants, l’immersion totale dans cette langue m’ont aussi permis d’apprendre très vite les rudiments et de pouvoir assez rapidement communiquer en roumain. C’est une langue latine, qui a des racines communes avec le français, l’italien, l’espagnol, et qu’on comprend relativement bien à l’écrit, même en n’ayant jamais entendu un mot de roumain. J’ai aussi eu une dizaine de cours particuliers qui m’ont aidée à apprendre la syntaxe, la grammaire et la conjugaison roumaines. J’ai appris le vocabulaire au quotidien, essentiellement avec les enfants et l’équipe du centre.
Après un mois, je pouvais discuter et mener des activités en roumain, lire des livres aux enfants le soir, jouer en communiquant dans leur langue ; le troisième mois, j’ai commencé à mener seule des entretiens en roumain. La langue n’a donc finalement pas été une barrière dans la relation avec les enfants, l’équipe, et la population locale.
Au niveau professionnel, ce stage Eurodyssée m’a beaucoup apporté. J’ai eu l’occasion de découvrir le travail social dans un contexte et une société complètement différente de la mienne. Cela m’a permis de percevoir de manière aigue toute la subjectivité des principes d’action et d’intervention dans ce domaine, et la relativité des valeurs et du positionnement professionnel que l’on peut avoir. Cela m’a vraiment permis de réfléchir autrement au travail social, au sens de ma profession, et je suis persuadée que les expériences de stage que j’ai vécues à l’étranger ont beaucoup joué dans la manière dont j’ai construit mon identité professionnelle. Je pense que cela m’a permis de prendre du recul sur ma formation dans le sens où ce qui peut être présenté comme une évidence n’est pas absolu et universel et peut être apprécié différemment en fonction de la culture et de l’histoire, individuelles et collectives. Ce qui nous semble évident aujourd’hui dans l’intervention sociale en France est aussi le fruit de l’histoire des professions du social et de notre société en elle-même ; ça ne va pas de soi et ça n’est pas immuable. Ca n’est pas « mieux » non plus, et ça n’est pas forcément valable en tant que tel ailleurs.
Cette expérience m’a en fait permis de m’approprier réellement la fonction d’assistante sociale, de me permettre de m’y investir davantage et de l’exercer de manière à y retrouver mes valeurs. Dès la prise de mon premier poste en temps que professionnelle, je me suis sentie forte de ces expériences. Même si cela ne m’a pas empêché de vivre l’appréhension et les questionnements de tout jeune professionnel sur mes compétences, sur le fait d’ « être prête » pour exercer, cela m’a aidée à les dépasser.
Cette expérience a aussi mis à l’épreuve de la réalité ma « tolérance théorique », en quelque sorte. Cette confrontation à une autre culture dans un pays qui n’était pas le mien m’a permis de percevoir davantage qui j’étais, de définir plus finement mes valeurs et d’essayer de comprendre ce qui pouvait me choquer, tout en constatant que parfois, même en en trouvant le sens et la raison d’être, je n’étais pas en capacité de le tolérer. Cette expérience m’a aussi permis de faire l’apprentissage de la rencontre avec la différence d’une manière particulière. Rencontrer la différence, l’autre, ne m’était pas inconnu, mais là, c’était moi, l’autre. Là-bas, j’étais « l’étrangère ». Avoir eu ce statut et avoir vécu avec m’a amenée je pense à considérer et à rencontrer l’autre d’une manière différente. L’étranger m’est aujourd’hui moins étrange, en quelque sorte.
D’un point de vue personnel, ces 4 mois en Roumanie ont été extrêmement riches. C’est drôle, parce que quand j’en parle parfois, on me dit que j’ai été courageuse que c’était généreux de faire ce choix, ou des choses dans cet esprit. C’est l’effet « j’ai passé 4 mois dans un orphelinat en Roumanie », avec tout l’imaginaire qu’il y a derrière (assez éloigné de la réalité, d’ailleurs), je pense. Alors que ça a été un choix extrêmement égoïste, un cadeau que je me suis fait. Je me suis offert un temps où j’ai vécu seule, où je me suis retrouvée, je me suis offert la découverte d’un environnement inconnu, d’un quotidien différent, Je me suis offert une prise de recul avec ma vie d’ici, une réflexion sur mes choix, des rencontres et des voyages. Je me suis offert la chance de découvrir et de réfléchir mon travail autrement, de rencontrer ces enfants et de vivre 4 mois à leurs côtés, de partager leur quotidien, un peu de leurs rêves.
Et ça a été 4 mois vraiment EXTRAordinaires. 4 mois pleins de petits moments de bonheur, un Noël au centre avec les enfants, un réveillon où on a fêté l’entrée de la Roumanie dans l’Union Européenne, le regard des petits en découvrant leurs chambres dont on avait peint les murs avec leurs héros préférés avec les plus grands, la rencontre d’une classe de collégiens et leur prof de français, les premiers mots d’une petite fille de 5 ans… 4 mois pleins d’incompréhensions, aussi, d’énervement ou de colère, parfois, quand un enfant tzigane est insulté, traité autrement, par les adultes même, quand le douanier demande 50 lei pour passer la frontière, quand j’ai du mal à accepter qu’on fasse pas comme je ferais, quand le train met 6h pour faire 100 km, quand on comprends pas que je sois athée et qu’on le rejette… 4 mois avec parfois des pleurs, quand j’arrive, parce que tout est différent, que je comprends pas et qu’on ne me comprend pas, parce que mon amoureux est loin, pour longtemps, et ma famille, mes amis aussi, … et des pleurs quand je repars, parce que je laisse derrière moi beaucoup de gens, beaucoup de choses, un peu de moi d’avant, aussi.
…4 mois de découvertes, surtout, une autre langue, de nouveaux mets (vive le chou !!!), une religion omniprésente, une école et des administrations différentes, un autre niveau de vie, l’histoire de ce pays, de ses régions, de leurs habitants, et puis d’autres pays, aussi, la Hongrie, la Serbie… 4 mois riches !!! 4 mois où j’ai grandi…
Oui, en quelque sorte. Déjà parce que ça m’a permis de devenir professionnelle autrement, comme je l’ai expliqué, et de me sentir plus à l’aise lors de mon premier emploi, et également parce que c’est une expérience que j’ai développée dans mes premiers CV et qui m’a toujours permis de pouvoir échanger de manière intéressante lors d’entretiens d’embauche.
Oui. Les employeurs avec lesquels j’ai eu des entretiens ont systématiquement relevé cette expérience dans mon CV, et m’ont interrogée à ce sujet. On m’a dit plusieurs fois que cette expérience montrait une ouverture d’esprit et attestait de capacités d’adaptations, qualités indispensables à l’exercice de mon métier. Lorsque je rappelle pour relancer une candidature, on m’a souvent dit « ah, oui, la jeune fille partie en Roumanie », pour se rappeler de l’entretien que nous avions eu ou du courrier que j’avais adressé. Je pense que c’est une expérience un peu atypique, qui marque et qui peu aider pour décrocher un premier emploi.
Oui, bien sûr ! Pour moi, l’Europe était quelque chose de très abstrait … Je ne m’étais jamais vraiment senti européenne, avant de vivre cette expérience et avant de rencontrer d’autres jeunes européens grâce à Calliope. Cela m’a aussi donné le virus du voyage (que j’avais déjà un peu), et je suis depuis repartie en Europe et ailleurs, et j’ai encore plein de rêves de voyages en tête.
Je travaille en ce moment en France, mais j’ai en tête de peut-être vivre et travailler ailleurs, dans quelques années.
Je suis assistante sociale dans un service de psychiatrie en milieu carcéral.
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